Station d’épuration d’Isla Mayor, Séville – pour le Snobisme

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Il existe déjà quantité de guides touristiques de Séville. Tous préconisent la visite de la Plaza España  construite pour l’Exposition Ibero-Américaine de 1929, puis de l’Alcazar – un magnifique fort mauresque reconvertit en palais. Ils recommandent aussi la cathédrale et le musée d’arts. S’il nous reste du temps, on nous prie d’aller au musée de la danse flamenco, visiter le Torre del Oro sur le bord de la rivière et de se promener dans les vieilles rues du quartier de Santa Cruz.

Sans s’en apercevoir, ces listes sont des puissants agents de snobisme. Les guides touristiques semblent être l’équivalent de l’annuaire nobiliaire anglais Debrett’s, qu’une personne sophistiquée aurait consulté en 1805 pour identifier quelles visites il valait la peine de faire lors d’un passage dans le Hampshire.

Ces listes de lieux à visiter portent en elles une variété d’a priori quant à ce qui constitue la valeur de quelque chose. Idéalement, l’endroit devrait persister dans le temps ; avoir un lien prestigieux à l’art, à la religion et à la royauté ; être une référence littéraire est toujours un plus (on conseille à tous visiteurs de Séville de visiter le monument faisant honneur à Cervantes, auteur de Don Quichotte, plaza de América).

Le Snobisme profite de la faiblesse de la nature humaine, de son insécurité à décider de ce qui importe, liée à l’a priori que toute chose de valeur aura certainement déjà été reconnue par autrui et aura donc déjà amassé du prestige. Le snobisme émerge d’un excès de loyauté au statut préétabli, qu’il soit dicté par Debrett’s ou par la référence soi-disant plus ouverte d’esprit de TripAdvisor. Le snobisme touristique fait l’hypothèse que seules les choses déjà reconnues et dont autrui a déjà confirmé la valeur, peuvent enrichir et inspirer.  

Il n’y a pas de quoi avoir honte. Ce n’est pas une faute exceptionnelle puisqu’on est tous susceptible de Snobisme. De manière générale, les a priori quant à ce qui constitue la beauté ou ce qui est digne d’intérêt sont assez universels. Et ils se basent très souvent sur le verdict de certaines autorités définies.    

Au fur et à mesure des voyages, on découvre que certains intérêts latents, même s’ils ne figurent pas dans les guides, semblent valoir prendre le temps d’être explorés. Il s’agit alors de dépasser la culpabilité d’abandonner le guide… On pourrait, par exemple, sentir davantage de curiosité vis-à-vis les supermarchés locaux qu’envers l’héritage de Cervantes. Ou l’on s’intéressera plus au parc automobile local qu’à Velázquez.

Imaginez que vous soyez particulièrement touché par la sécheresse du relief de Séville et l’épreuve d’acheminer autant d’eau à la capitale et à ses banlieues. Quelle prouesse d’ingénierie d’assurer que les douches de l’Hotel Don Paco gratifie ses usagers d’un jet puissant, réconfortant et fiable, deux fois par jours !

Pourtant l’ingénierie hydraulique ne figure jamais dans les guides touristiques, peut-être parce qu’elle ne correspond pas à l’idée préjugée de ce qui est digne de prestige. Or, au XVIIIème siècle, la visite d’une ville n’était pas complète sans la visite de ses canalisations. Il est très probable qu’on tire grand profit à se dégager courageusement de l’emprise des musées et des monuments, pour un jour mettre le cap vers le village d’Isla Mayor afin de visiter la splendide station d’épuration de Salina Grande.

La station d’épuration n’est dans aucune des « visites recommandées ». Elle n’a jamais été invitée à une cérémonie glamour de remise de prix. Mais la structure gargantuesque est un élément crucial du système d’irrigation qui a permis la transformation du paysage marécageux en rizières. La station modeste vrombit avec puissance. Elle contient 25 turbines différentes construites par la compagnie d’ingénierie allemande Siemens, chacune des chef-d’œuvres de discipline et de rationalité.

En arrivant tôt, on peut apercevoir un vautour réchauffer ses ailes au soleil, niché sur le parapet de la station. Quelques chênes-lièges s’imposent dans le paysage autour de la station. C’est un endroit sublimement désert. Et tout comme une cathédrale, c’est aussi un emblème de la Civilisation : un lieu où une intelligence brillante et stratégique est parvenue à dépasser les limitations de la nature pour permettre à des millions d’individus de jouir d’une meilleure qualité de vie. C’est bien grâce à cette station que les fameuses oranges de Séville peuvent être cultivées. Elle fait outre le besoin de reconnaissance et opère dans l’anonymat, jour après jour, à travers la nuit et les chaleurs d’été, pour assurer que les orangeraies survivent les mois arides et pour garantir aux touristes des douches abondantes à leur retour de la poussiéreuse Plaza de España.

Il est possible que ce ne soit pas une station d’épuration qui vous fasse pareil effet, mais quelque chose d’équivalent : quelque chose qui vous importe sans que l’on vous y ait incité. Or, on se garde souvent d’explorer ses intérêts personnels parce que personne ne nous confirme leurs légitimités, et que l’on craint d’être anormal.

L’authenticité commence lorsqu’on ose accepter qu’autrui puisse nous penser un peu perché, lorsque l’on permet à sa curiosité d’être spontanée, lorsqu’on fait le courageux effort de se détacher de la crainte du jugement d’autrui. Grandir c’est aussi apprendre à mieux voyager et oser prendre ses propres intérêts au sérieux.

Retrouvez la version originale de cet article sur notre site The Book of Life : https://www.theschooloflife.com/thebookoflife/travel-as-therapy-pumping-station-isla-mayor-seville-for-snobbery/

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