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“L’important pour un entrepreneur, ce n’est pas la vitesse de l’ascension, mais la certitude de gravir la bonne montagne” – Interview d’Alexandre Dana

“L’important pour un entrepreneur, ce n’est pas la vitesse de l’ascension, mais la certitude de gravir la bonne montagne” – Interview d’Alexandre Dana

Entreprendre, ce n’est pas seulement viser la rentabilité et gagner de l’argent. C’est aussi (et surtout) se donner les moyens d’assouvir une passion et d’apporter la bonne réponse à une problématique spécifique. Alexandre Dana, le fondateur de LiveMentor, le premier organisme français de formation à l’entrepreneuriat, en est convaincu : la volonté d’entreprendre n’est pas incompatible avec le salariat. Témoignage.

Comment es-tu devenu entrepreneur ?

Alexandre Dana : Je suis devenu entrepreneur tout à fait par hasard, très jeune, à 20 ans. Je ne viens pas du tout d’une famille d’entrepreneurs et je ne connaissais d’ailleurs même pas ce terme. Ma maman était une artiste de cirque, mais elle ne s’est jamais considérée comme une travailleuse indépendante, et ne m’a pas transmis cette culture-là. Mon père est psychiatre et psychanalyste.

À l’âge de 20 ans, j’ai commencé à donner des cours particuliers pour gagner un peu d’argent et j’ai développé une vraie passion pour l’enseignement, la transmission, la pédagogie. Cette passion m’a aidé à dépasser la peur de l’avenir et du choix d’orientation que connaissent beaucoup d’adolescents. Avant cela, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire après le bac et j’ai commencé mes études supérieures sans grande passion. Le soutien scolaire est perçu comme un petit boulot assez banal par des milliers d’étudiants. De mon côté, je m’y suis senti au contraire tout à fait à ma place. J’ai aimé préparer mes cours et structurer mes idées, mais aussi le lien qui se nouait avec l’élève.  Je me suis aussi vite aperçu que transmettre constituait la meilleure manière d’apprendre. Et je n’ai plus fait marche arrière depuis.

Malgré tout, l’idée de devenir prof ne m’a jamais effleuré. Et comme j’étais engagé dans un cursus d’école de commerce, plutôt que de changer d’orientation, je me suis dit que le plus simple était certainement de monter des projets pour explorer cette nouvelle passion. C’est comme ça que j’ai créé un site internet qui faisait office de bibliothèque de ressources éducatives. J’ai également monté des stages de soutien scolaire pour des lycéens et des classes préparatoires. J’ai même écrit un livre, basé sur mon expérience du soutien scolaire, qui est toujours disponible et qui s’intitule “Guide de survie en classe préparatoire”.

Quels sont les moments marquants de ton évolution vers l’entrepreneuriat ?

Alexandre Dana : L’un des grands moments pivots de mon parcours fut ce soir d’octobre 2010 où une maman qui habitait Annecy, donc très loin de chez moi, m’a contacté pour que je donne des cours particuliers à son fils. C’est ainsi que j’ai donné mon premier cours sur Skype. À l’époque personne ne faisait ça, l’enseignement à distance n’existait pas.

J’ai adoré cette expérience d’éducation en ligne ! Et donc, toujours dans cette même démarche d’exploration, de curiosité, de recherche de la rapidité, j’ai commencé à imaginer un projet beaucoup plus large, de plateforme d’éducation à distance.

Ce projet a débouché sur la création de LiveMentor en 2012, qui après plusieurs pivots, est devenu ce qu’il est devenu aujourd’hui. À savoir le premier organisme de formation en France pour les créateurs et créatrices d’entreprises. LiveMentor aujourd’hui, c’est  :

  • 27.000 personnes accompagnées,
  • un catalogue de près de 30 formations en ligne,
  • des accompagnements mentorés de 3 et 6 mois,
  • 100 salariés,
  • des bureaux à Paris, Aix-en-Provence et Vannes.

Quelle était ta vision au moment de lancer LiveMentor ?

Alexandre Dana : Je ne pense pas qu’une vision ou un plan précis soient nécessaires pour entreprendre. Il faut aussi savoir s’abandonner au hasard, à la magie des rencontres, aux imprévus et aux virages. En revanche, j’ai toujours nourri une énorme curiosité pour l’apprentissage, la transmission et la pédagogie : comment on peut donner un cours à distance ? Est-ce qu’on peut s’échanger des documents ? Comment créer la même intimité que lors d’une session en présentiel ? La possibilité d’envoyer un message ne libère-t-il pas plus la parole que le cadre intimidant du face à face ? Toutes ces questions, je me les suis posées en lançant LiveMentor. Toute la pédagogie de LiveMentor repose sur le projet de la personne qui est en formation. Ce ne peut pas être une formation standard, la même pour tout le monde. Elle doit également permettre une mise en application des compétences la plus rapide possible. C’est un principe essentiel de l’apprentissage. Plus je raccourcis la distance entre ce que j’apprends et sa mise en application, et mieux je vais mémoriser.

Comment réussir à être en permanence à l’écoute des besoins pour faire évoluer son offre ?

Alexandre Dana : Il faut d’abord s’en donner les moyens. C’est pour cela que nous avons levé des fonds à plusieurs reprises, notamment 11 millions d’euros en 2021 auprès de Ring, un fond d’investissement à impact. Le but de ces levées de fonds est de nous aider à toujours mieux couvrir le spectre des besoins des créateurs et créatrices d’entreprises.

Avec LiveMentor, nous avons d’abord commencé par couvrir du mieux possible les besoins fondamentaux de n’importe quelle personne qui lance un projet : savoir communiquer pour défendre son projet, savoir le vendre, savoir compter pour trouver le bon modèle économique. Cela se décline à travers de nombreuses formations en ligne : marketing digital, copywriting, création de site internet, référencement, vente, au test d’une idée d’entreprise…

Et puis, il y a quelques années, nous avons aussi décidé d’attaquer le sujet de la santé mentale des entrepreneurs et de prendre la parole dans l’univers du développement personnel.

Le risque n’était-il pas de brouiller le message ou la lisibilité de l’offre ?

Alexandre Dana : Au contraire, il fallait reconnaître que les problématiques émotionnelles et psychologiques rencontrées par les entrepreneurs sont différentes de celles des salariés. C’est pour cela que j’ai écrit un livre “Entreprendre et surtout être heureux” et créé “Odyssée”, un magazine bimensuel de développement personnel pour indépendant.

Nous avons également créé des parcours de formations spécifiques : confiance en soi, apprendre à mieux se connaître, en partenariat avec le philosophe Fabrice Midal. Il est très important de se mobiliser sur ce sujet et de participer à une mini-révolution culturelle. Nous sommes dans une époque où l’entrepreneur est trop facilement décrit comme un super héros capable de tout affronter, de survivre à tout. La figure d’un Elon Musk, mise en avant dans les médias traditionnels, ne correspond pas à la réalité.

Dire la vérité des choses fait partie des évolutions importantes des missions de LiveMentor. Nous sommes donc très à l’écoute de notre communauté pour adapter en permanence notre proposition de valeur. C’est un élément clé pour moi, et c’est aussi pour ça que je continue d’accompagner moi-même des entrepreneurs. Rester à leur contact  est essentiel pour ne pas devenir une sorte de grande boîte noire déconnectée.

On te sait amateur de l’approche de The School of Life, qui propose également un accompagnement dans ce domaine. Que t’inspire le travail de la School ?

Alexandre Dana : Comme beaucoup de gens je pense, j’ai découvert The School of Life (TSOL) via sa chaîne YouTube. Ensuite, j’ai lu des livres d’Alain de Botton, mais surtout, j’ai commandé des jeux de cartes de TSOL, et notamment, le jeu des conversations. Ce jeu, je l’ai utilisé avec mon associé, avec des amis, mais aussi dans des séminaires pour entrepreneurs que j’ai animés. J’ai trouvé ce jeu tellement efficace que je l’ai mis au programme de notre séminaire annuel avec tous nos employés. Nous avons au moins 100 exemplaires de ce jeu aujourd’hui chez LiveMentor. Il nous sert à mieux nous connaître mutuellement, grâce aux questions posées dans le jeu de cartes. D’ailleurs, je trouve que ce jeu incarne très bien la magie de The School Of Life : poser les bonnes questions.

Cette caractéristique de The School of Life a toujours résonné en moi. Elle illustre aussi le fait que pour un entrepreneur, l’important n’est tant pas la vitesse de l’ascension que la certitude que l’on gravit la bonne montagne. Pendant mes premières années d’entrepreneuriat, je courais à toute vitesse et je me suis épuisé au point de faire un burn-out, mais je n’étais pas sur la bonne montagne : la mission d’entreprise n’était pas tout à fait la bonne, l’équipe n’était pas tout à fait la bonne, et ma place dans le projet n’était pas du tout la bonne. Dans un monde où tout va toujours plus vite, où les réseaux sociaux sont des océans à comparaison, The School Of Life permet de revenir à soi et de faire ce travail d’introspection nécessaire à l’action.

Quels sont, selon toi, les ressorts de l’entrepreneuriat ? Quels sont les besoins profonds, émotionnels, psychologiques qui poussent à devenir entrepreneur ?

Alexandre Dana : Aujourd’hui, les personnes en souffrance au travail sont malheureusement de plus en plus nombreuses. On invente sans cesse de nouveaux termes pour décrire l’épuisement professionnel : le burn-out, le bore-out, le brown-out, donc la surcharge de travail, l’ennui et la perte de sens. Et l’entrepreneuriat est vue comme une solution, une manière de vivre de sa passion, de retrouver du sens, de repenser ses horaires à sa guise, de choisir son lieu de vie, d’attaquer de nouveau défi, de bosser sur des choses nouvelles, etc…

C’est ce que j’appelle le mirage de l’entrepreneuriat. Mettre les salariés d’un côté et les entrepreneurs de l’autre est une opposition trop simpliste. LiveMentor est le 1er organisme français de formation à l’entrepreneuriat. Je suis donc bien placé pour connaître la réalité du million de personnes qui se lancent en France chaque année et je peux affirmer que tout n’est pas rose. On peut retrouver la même surcharge de travail, la même perte de sens, le même ennui en travaillant à son compte.

En revanche, je suis convaincu que nous entrons dans un monde où la frontière entre l’entrepreneuriat et le salariat sera beaucoup plus ténue, avec une alternance entre des périodes de salariat et des périodes de travail indépendant. Les va-et-vient seront nombreux, en fonction des opportunités, des aspirations, des phases de vie, etc. L’enjeu est de réussir la bascule entre les deux statuts et de développer les compétences pour le faire.

À mon avis, la première qualité consiste à apprendre à être à l’aise avec le chaos, l’imprévu, les rebondissements. Il faut absolument regarder cette conférence TED incroyable de Ken Robinson, la plus vue de tous les temps, où il explique bien comment le système éducatif a été pensé en miroir des usines. La matière première qui rentre à l’usine avant d’être transformée, à l’instar des enfants qui sont formés, entraînés, spécialisés et qui vont sortir d’un parcours scolaire ou universitaire avec un métier, ce n’est plus possible. Aujourd’hui, la technologie évolue tellement vite que les compétences techniques deviennent vite obsolètes. 

Dans le même temps, cela va dans le sens de l’humain,  car nous avons besoin de changement, de mouvement, d’évolution. Personne n’a envie de rester enfermé dans une boîte tout au long de sa vie. Dès qu’on se sent emprisonné, il y a quelque chose en nous qui étouffe. Donc la vraie question consiste à trouver la manière de créer du mouvement.

En tant que chef d’entreprise, quelles sont les actions que tu mènes avec tes équipes RH pour fidéliser les collaborateurs ? En particulier, peuvent-ils développer une activité en indépendant en parallèle de leur travail chez LiveMentor ?

Alexandre Dana : Nos règles de fonctionnement sortent un peu de la norme. Par exemple, nous ne voyons aucun mal à ce qu’un salarié crée une entreprise, tant que ça ne rentre pas en conflit avec son travail chez LiveMentor. Plein de personnes chez nous mènent ce qu’on appelle des Side projects, des projets en parallèle : cuisiner dans un restaurant, monter une marque d’artisanat marocain, réaliser des missions en freelance, etc…

Autre point important : s’assurer que chaque personne de l’entreprise est en adéquation avec la mission. Pour y parvenir, le mieux est que chaque collaborateur soit en contact avec les personnes qu’on accompagne. Nous organisons des évènements dans le bureau où les élèves qu’on accompagne peuvent passer et  rencontrer les salariés. Nos développeurs qui travaillent sur le site internet de LiveMentor sont également encouragés à faire des sessions Zoom avec des élèves et les utilisateurs de la plateforme. Idem pour les personnes des finances, de la communication, et de la production de contenu. Il faut que ça vive et que la magie opère. C’est très important, car c’est là que l’initiative individuelle peut naître. Elle ne peut pas naître si tu travailles tout seul au fond du bureau, très loin de là où ça se passe.

Nous investissons également beaucoup dans la formation des managers, avec l’ambition de créer un cadre de travail bienveillant, où les équipes progressent, sans friction inutiles. On encourage également l’autonomie des équipes, mais aussi la création des liens. D’ailleurs, chaque équipe dispose d’un budget pour se réunir en présentiel chaque année.

Les équipes travaillent-elles en full remote ?

Alexandre Dana : Chacun s’organise comme il veut. Certains sont tout le temps au bureau, d’autres travaillent à moitié chez eux, à moitié au bureau, et d’autres enfin travaillent en permanence depuis chez eux.

Quel est pour toi le top 3 des actions à conseiller aux RH pour développer l’esprit d’entreprendre au sein des équipes ?

Alexandre Dana : D’abord, stimuler le goût d’apprendre, la curiosité. À titre personnel, j’ai toujours été mu par la curiosité, mais j’ai l’impression que c’est aussi le cas de toutes les personnes que j’ai rencontrées. C’est le moteur humain le plus fondamental : apprendre de nouvelles choses. Pour une entreprise, c’est pas facile de trouver les bonnes formations, les bons intervenants, les bons cadres, pour qu’il y ait ce moment Eurêka, ce déclic, ce pétillement dans les yeux qui dit : “Ah, j’ai appris quelque chose, j’ai envie d’en savoir plus”.

Ensuite, il faut entretenir le feu. Par exemple, si une personne de l’équipe se passionne pour un sujet en lien avec l’activité, il faut lui donner le maximum d’espace pour foncer. Cela peut passer par de la mobilité interne ou des dispositifs en faveur de l’intrapreneuriat…

Enfin, il faut gérer le nombre et rester agiles. Chez LiveMentor, nous sommes 100, mais répartis sur 3 bureaux. Cela favorise un fonctionnement en petites équipes, sans latence ni inertie. Le télétravail n’est pas non plus incompatible avec les réunions en présentiel. Mais celles-ci se tiennent en plus petits comités, ce qui facilite l’échange et leur donne une dimension très humaine.


By The School of Life

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