Comuna 13, San Javier, Medellin, Colombie – pour l’Insatisfaction

Armés de planches de bois, des groupes d’hommes arpentent les rues à en cherchant à extorquer de l’argent. Les maisons sont des sculptures de bouts de poubelles, de vieilles portes, de bidons d’huile, de morceaux de tôle et de bêton. Des carcasses de canapés sont recouvertes de moquettes de bureau. Des déchets étouffent les caniveaux bayant qui slaloment les habitations. Les gens passent leurs journées à ramasser des ordures dans une décharge géante. Voici Comuna 13 dans le quartier San Javier de Mellin (la 2ème ville plus grande ville de Colombie) ; une destination idéale.  

Au XVIIIème siècle, les jeunes hommes ‘bien élevés’ complétaient leur éducation en faisant un « Grand Tour d’Europe ». Ils voyageaient de Venise à Rome en passant par Florence et Naples. Ils y contemplaient les tableaux et les sculptures de la Renaissance et de l’Antiquité. Cette tradition de voyages partit de l’a priori que ses participants souffraient d’un manque de Culture. Afin de s’accomplir vraiment et devenir pleinement humain, ils devaient entreprendre un tel voyage et s’instruire de Titian, Verones et les moments clefs de l’histoire Romaine.

Cette théorie a profondément impacté notre société. Elle explique notamment pourquoi Uffizi à Florence et la Villa Borghese à Rome, sont par moment pleines à craquer. Nous sommes encore sous l’influence de cette idée que sans connaissance de la "Haute Culture", nous demeurons incomplets.

En vérité, nous manquons d’un bon nombre de choses. La majorité d’entre nous sommes assez désenchantés par le quotidien. Il parait impossible de ne pas se comparer à ceux qui ont « réussi » et qu’on envie. Nos gouvernements semblent désespérément vulgaires et mal gérés. Les nouveaux supermarchés sont hideux et il n’y a rien à la TV. Il semblerait y avoir peu de causes de reconnaissance au quotidien/Il semblerait que le quotidien nous offre peu d’occasions d’être reconnaissant.

D’où le besoin urgent de visiter Comuna 13. Quasiment plus urgent que Venise.

Nous savons tous qu’en théorie nous avons de la chance d’être nés dans le monde développé. Impossible de l’oublier depuis qu’on nous a fait culpabiliser de ne pas terminer son assiette puisqu’il y a des enfants qui meurent de faim. Mais ce n’est qu’en passant une nuit dans la Comuna 13 qu’on l’intègre vraiment.

Il n’y a pas de lampadaires. Des filles de 12 ans se prostituent à chaque coin de rue. La police peut voler, voir violer, sans scrupules. Des coups de feu partent tous les quarts d’heure. Si survenait un incendie, aucun camion de pompier ne viendrait sur place et tout serait réduit en cendres. Se couper d’un bout de métal ou de verre cassé est fatal. La nourriture contient de la m°°°°°. Tombez gravement malade, vous en mourrez. Un stylo Bic, du dentifrice, un drap propre, une porte qui se verrouille :  tous ici sont des luxes.  

Comuna 13 est une leçon immersive d’appréciation. Telle une œuvre d’art dans une galerie distinguée, elle nous apprend à voir, à admirer, des choses que l’on aurait autrement du mal à percevoir. Et elle le fait avec encore plus de force et d’impact que les travaux de Vermeer ou Jasper Johns.

Au XVIIIème siècle, un aristocrate aurait certainement ramené une peinture ou une statue comme souvenir de son "Grand Tour d’Europe". Il l’aurait ensuite mis en valeur en le plaçant sur une cheminée ou dans un grand passage, pour s’assurer que les perles de sagesse de son voyage lui soient rappelé quotidiennement. Aujourd’hui, nous ferions bien de rentrer d’une semaine passée à la Comuna 13 avec un bout de taule ou une photo de la maison une-pièce inondée par la pluie de Eliana, Camilo et leurs trois enfants trempés jusqu’aux os.

 

Recent entries