{"id":4224,"date":"2023-06-05T16:18:46","date_gmt":"2023-06-05T16:18:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.theschooloflife.com\/paris\/?p=4224"},"modified":"2024-05-13T13:35:25","modified_gmt":"2024-05-13T13:35:25","slug":"difficultes-equilibre-vie-professionnelle-vie-privee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.theschooloflife.com\/paris\/blog\/difficultes-equilibre-vie-professionnelle-vie-privee\/","title":{"rendered":"Les difficult\u00e9s de l&#8217;\u00e9quilibre entre vie professionnelle et vie priv\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>En 1907, dans la Grande-Bretagne \u00e9douardienne, un gar\u00e7on timide et h\u00e9sitant na\u00eet dans une famille tr\u00e8s disciplin\u00e9e et ambitieuse vivant \u00e0 Manchester Square, \u00e0 Londres.&nbsp; Son p\u00e8re est major-g\u00e9n\u00e9ral et baronnet &#8211; et chirurgien en chef du roi \u00c9douard VII. Sa m\u00e8re, fille d&#8217;un \u00e9minent r\u00e9v\u00e9rend, s&#8217;occupait des domestiques, de la vie sociale de son mari et de causes charitables. Elle a eu six enfants, tous \u00e9lev\u00e9s par des nounous ; John est le quatri\u00e8me. La maison \u00e9tait aust\u00e8re et ax\u00e9e sur le travail et la pi\u00e9t\u00e9. Les six enfants passaient la plupart de leur temps dans la cr\u00e8che situ\u00e9e au dernier \u00e9tage de la maison et voyaient leur m\u00e8re une heure par jour, et leur p\u00e8re trois heures le dimanche matin.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/assets.theschooloflife.com\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2023\/06\/05084013\/Capture-de%CC%81cran-2023-06-05-a%CC%80-10.37.13.png.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-4226\"\/><figcaption><em>John \u00e0 gauche avec un de ses fr\u00e8res et ses parents.<\/em><br \/><\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c0 l&#8217;\u00e2ge adulte, John se souvient de sa m\u00e8re comme d&#8217;une personne &#8220;distante, \u00e9gocentrique et froide&#8221;. Il s&#8217;est surtout attach\u00e9 \u00e0 une nounou appel\u00e9e Minnie. Minnie \u00e9tait, dira-t-il plus tard, &#8220;la seule personne qui l&#8217;ait matern\u00e9 avec constance&#8221;, tandis que Minnie disait de John qu&#8217;il \u00e9tait le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des enfants. Mais lorsque John eut quatre ans, Minnie dut quitter la maison &#8211; et John prit tr\u00e8s mal cette perte. \u00c0 cinquante-deux ans, il \u00e9crit : &#8220;Si une m\u00e8re confie enti\u00e8rement son b\u00e9b\u00e9 \u00e0 une nounou, elle doit se rendre compte qu&#8217;aux yeux de son enfant, c&#8217;est la nounou qui sera la v\u00e9ritable figure maternelle, et non la maman. Ce n&#8217;est peut-\u00eatre pas une mauvaise chose, \u00e0 condition que la prise en charge soit continue. Mais le fait qu&#8217;un enfant soit enti\u00e8rement pris en charge par une nounou aimante et qu&#8217;elle parte lorsqu&#8217;il a deux ou trois ans, voire quatre ou cinq ans, peut \u00eatre presque aussi tragique que la perte d&#8217;une m\u00e8re&#8221;.&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;\u00e2ge de 11 ans, John est envoy\u00e9 en pension, \u00e0 l&#8217;\u00e9cole pr\u00e9paratoire Lindisfarne de Worcester. L&#8217;\u00e9cole est rigide et sombre. Les gar\u00e7ons dormaient dans des dortoirs de trente personnes, les professeurs les appelaient par un num\u00e9ro, ils n&#8217;avaient aucune intimit\u00e9, la nourriture \u00e9tait prohibitive et les sports de plein air \u00e9taient obligatoires, m\u00eame dans la neige. Il dira plus tard \u00e0 un ami : &#8220;Je n&#8217;enverrais pas un chien en pension&#8221;.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/assets.theschooloflife.com\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2023\/06\/05084150\/Capture-de%CC%81cran-2023-06-05-a%CC%80-10.41.37.png.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-4227\"\/><figcaption><em>\u200b\u200bUn dortoir \u00e0 l&#8217;\u00e9cole pr\u00e9paratoire de John, 11 ans<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>John \u00e9tait John Bowlby (1907-1990), psychanalyste, et peut-\u00eatre la figure la plus influente dans notre compr\u00e9hension moderne des soins et des relations avec les enfants. La contribution de Bowlby a \u00e9t\u00e9 d&#8217;expliquer scientifiquement la sensibilit\u00e9 d&#8217;un enfant \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des personnes qui s&#8217;occupent de lui au cours de ses premi\u00e8res ann\u00e9es. Dans son grand ouvrage intitul\u00e9 Attachment and Loss (publi\u00e9 en trois volumes en 1969, 1972 et 1980), Bowlby explique que le sentiment d&#8217;identit\u00e9 d&#8217;un adulte se construit \u00e0 travers les relations qu&#8217;il a eues dans son enfance : si un parent ou une personne qui s&#8217;occupe de lui est chaleureux, coh\u00e9rent, \u00e0 l&#8217;\u00e9coute, stable et gentil, l&#8217;enfant s&#8217;\u00e9panouira. Il aura confiance en lui et dans le monde. Il saura comment aimer et aura le courage de nouer des relations, sachant qu&#8217;il peut se plaindre calmement si ses besoins sont n\u00e9glig\u00e9s. Mais si l&#8217;enfant est humili\u00e9, ignor\u00e9 ou couvert de honte, il subira des dommages \u00e9motionnels extraordinaires. Il doutera toujours de lui-m\u00eame \u00e0 un certain niveau, il risquera fortement de souffrir de d\u00e9pression et d&#8217;anxi\u00e9t\u00e9 ; les rapports sexuels seront probl\u00e9matiques et, selon un sch\u00e9ma que Bowlby a appel\u00e9 &#8220;attachement ins\u00e9curis\u00e9&#8221;, il aura l&#8217;habitude de fuir l&#8217;intimit\u00e9 en se d\u00e9fendant ou en se mettant en col\u00e8re. Dans le dernier volume de Attachment and Loss, Bowlby \u00e9crit : &#8220;Les attachements intimes \u00e0 d&#8217;autres \u00eatres humains sont le pivot autour duquel tourne la vie d&#8217;une personne, non seulement lorsqu&#8217;elle est un nourrisson, un enfant en bas \u00e2ge ou un \u00e9colier, mais aussi tout au long de son adolescence et de ses ann\u00e9es de maturit\u00e9, et m\u00eame jusqu&#8217;\u00e0 la vieillesse. C&#8217;est dans ces liens intimes qu&#8217;une personne puise sa force et sa joie de vivre et, par ce qu&#8217;elle apporte, elle donne de la force et de la joie aux autres\u201d.<\/p>\n<p>Les parents ont toujours su que leur t\u00e2che principale \u00e9tait d&#8217;assurer la s\u00e9curit\u00e9 et le bien-\u00eatre de leurs enfants ; mais la modernit\u00e9 a chang\u00e9 notre compr\u00e9hension collective de ce que pouvaient \u00eatre cette s\u00e9curit\u00e9 et ce bien-\u00eatre. Il ne s&#8217;agit plus de savoir faire la r\u00e9v\u00e9rence ou tirer au pistolet, lire le latin ou danser la valse. Avant tout, la t\u00e2che d&#8217;un parent \u00e9tait d&#8217;aider un enfant sur le plan \u00e9motionnel. Il s&#8217;agit de lui donner une base solide, de lui donner l&#8217;exemple d&#8217;un amour sain, de le guider vers un attachement s\u00fbr. Rien n&#8217;est plus important que les &#8220;petites choses&#8221; que les parents fortun\u00e9s laissaient auparavant aux nounous du dernier \u00e9tage des maisons de ville. Les \u00eatres humains sains \u00e9mergent, \u00e9crit Bowlby, de &#8220;tous les c\u00e2lins et les jeux, l&#8217;intimit\u00e9 de la t\u00e9t\u00e9e par laquelle un enfant apprend le confort du corps de sa m\u00e8re, les rituels de la toilette et de l&#8217;habillage par lesquels, gr\u00e2ce \u00e0 la fiert\u00e9 et \u00e0 la tendresse de sa m\u00e8re pour ses petits membres, il apprend les valeurs des siens&#8230;&#8221; En recevant une telle attention, l&#8217;enfant apprend \u00e0 croire que les difficult\u00e9s peuvent \u00eatre g\u00e9r\u00e9es, que les faux pas ne sont que cela et qu&#8217;il a le droit d&#8217;\u00eatre trait\u00e9 avec gentillesse et consid\u00e9ration dans ses relations \u00e0 l&#8217;avenir. C&#8217;est comme si les soins maternels \u00e9taient aussi n\u00e9cessaires au bon d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9 que la vitamine D au bon d\u00e9veloppement des os&#8221;.<\/p>\n<p><font style=\"vertical-align: inherit;\"><font style=\"vertical-align: inherit;\">Au XVIIe si\u00e8cle, une famille dite &#8220;bonne&#8221; avait laiss\u00e9 enfant son pleurer jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il s&#8217;endorme, l&#8217;avait forc\u00e9 \u00e0 l&#8217;ob\u00e9issance et avait ignor\u00e9 la plupart de ses besoins affectifs, afin qu&#8217;il devienne poli , courageux et modeste.<\/font><\/font><\/p>\n<figure class=\"wp-block-pullquote\">\n<blockquote>\n<p> <img decoding=\"async\" class=\"wp-image-4233\" style=\"width: 500px;\" src=\"https:\/\/assets.theschooloflife.com\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2023\/06\/05145339\/Capture-de%CC%81cran-2023-06-05-a%CC%80-16.53.20.png.webp\" alt=\"\"><\/p>\n<p><cite><em>Pieter Coddle, Portrait d&#8217;une famille, vers 1661<\/em><br \/><\/cite><\/p><\/blockquote>\n<\/figure>\n<p>Trois cents ans plus tard, les bons parents savaient qu&#8217;ils devaient sourire lorsqu&#8217;un enfant leur montrait ses dessins, qu&#8217;ils devaient \u00eatre pr\u00e9sents aux anniversaires et aux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;\u00e9cole et devaient monter par terre et jouer avec un lapin en peluche ou un train \u00e9lectrique &#8211; de sorte que leur prog\u00e9niture pourrait, avec le temps, avoir une chance de prosp\u00e9rer.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-pullquote\">\n<blockquote>\n<p> <img decoding=\"async\" class=\"wp-image-4234\" style=\"width: 500px;\" src=\"https:\/\/assets.theschooloflife.com\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2023\/06\/05145649\/Capture-de%CC%81cran-2023-06-05-a%CC%80-16.56.42.png.webp\" alt=\"\"><\/p>\n<p><cite><em>Richard et Mildred avec leurs enfants Peggy, Donald et Sidney, Virginie, avril 1965.<\/em><br \/><\/cite><\/p><\/blockquote>\n<\/figure>\n<p>Pour Bowlby, le principal danger pour un enfant n&#8217;est pas qu&#8217;il soit mang\u00e9 par des lions ou mis \u00e0 l&#8217;\u00e9cart \u00e0 la cour, mais qu&#8217;il ne soit pas capable d&#8217;aimer, qu&#8217;il souffre d&#8217;anxi\u00e9t\u00e9 &#8211; parce qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 mal apais\u00e9 &#8211; ou de d\u00e9pression &#8211; parce qu&#8217;il n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 suffisamment &#8220;vu&#8221; et encourag\u00e9. La carence affective est devenue pour les parents modernes ce que la pauvret\u00e9 et la disgr\u00e2ce avaient \u00e9t\u00e9 pour leurs anc\u00eatres.<\/p>\n<p>Malheureusement, et de mani\u00e8re inattendue, ces connaissances sur les principes du d\u00e9veloppement de l&#8217;enfant ont ouvert un nouveau champ de souffrance pour les parents modernes. Il est d\u00e9j\u00e0 difficile de nourrir et d&#8217;habiller un jeune enfant. Il est infiniment plus difficile de nourrir et d&#8217;habiller un jeune enfant &#8211; tout en jouant avec lui, en apprenant le nom de chacune de ses peluches pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, en s&#8217;\u00e9merveillant devant ses dessins, en lui lisant des histoires chaque soir, en lui expliquant tr\u00e8s patiemment pourquoi les si\u00e8ges pour enfants sont importants dans une voiture, en lui demandant avec patience de ne pas tirer sur la queue du chat, en l&#8217;implorant avec douceur de manger ses l\u00e9gumes et en le guidant doucement pour qu&#8217;il se brosse les dents.<\/p>\n<p>Plus difficile encore, les id\u00e9es de Bowlby sur le d\u00e9veloppement de l&#8217;enfant sont apparues exactement au moment o\u00f9, dans l&#8217;histoire du capitalisme, les entreprises et les gouvernements ont commenc\u00e9 \u00e0 appr\u00e9cier pleinement le concept de concurrence. Dans Individualism and the Economic Order, publi\u00e9 en 1948, l&#8217;\u00e9conomiste autrichien conservateur Friedrich Hayek affirmait que pour assurer leur survie, les entreprises devaient devenir de plus en plus comp\u00e9titives et agressives. Elles devaient essayer de pousser les entreprises concurrentes \u00e0 la faillite dans une guerre \u00e9conomique sans fin de tous contre tous, dont le client serait l&#8217;ultime b\u00e9n\u00e9ficiaire. L&#8217;anxi\u00e9t\u00e9, bien qu&#8217;elle soit un probl\u00e8me personnel, est devenue l&#8217;atout principal de la vie moderne des entreprises.&nbsp;<\/p>\n<p>Dans la vision du monde de Hayek, un march\u00e9 correctement efficace serait un march\u00e9 o\u00f9 nous, en tant que travailleurs individuels, serions \u00e0 tout moment en danger d&#8217;\u00e9puisement et d&#8217;alarme. Cela n&#8217;a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Le philosophe John Stuart Mill a travaill\u00e9 \u00e0 Londres pour une entreprise extr\u00eamement puissante &#8211; la Compagnie des Indes orientales &#8211; de 1823 \u00e0 1858. Il a principalement particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9laboration des politiques et a termin\u00e9 sa carri\u00e8re \u00e0 l&#8217;un des postes les plus \u00e9lev\u00e9s : son titre \u00e9tait &#8220;The Examiner&#8221; (l&#8217;examinateur). Il s&#8217;agissait d&#8217;un poste \u00e0 haute responsabilit\u00e9 ; Mill devait souvent t\u00e9moigner au nom de la compagnie devant les commissions parlementaires. Et il \u00e9tait tr\u00e8s bien pay\u00e9. Il percevait un salaire de 2000 livres sterling, soit plus de 20 fois le revenu moyen. Tout en \u00e9tant employ\u00e9 par la Compagnie des Indes orientales, Mill est parvenu \u00e0 \u00e9crire des ouvrages philosophiques tr\u00e8s influents, dont, entre autres, deux livres monumentaux : A System of Logic (1843) et The Principles of Political Economy (1848). Mill a pu le faire parce que la plupart des apr\u00e8s-midi, les bureaux de la Compagnie des Indes orientales \u00e9taient extr\u00eamement calmes : on n&#8217;\u00e9tait cens\u00e9 travailler que quatre heures d\u00e9centes par jour. Mill pouvait donc s&#8217;asseoir \u00e0 son bureau et se mettre \u00e0 \u00e9crire. Personne ne lui en voulait, au contraire, il \u00e9tait impressionn\u00e9 par son \u00e9thique de travail. S&#8217;il avait eu des enfants, il serait peut-\u00eatre rentr\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 la maison et n&#8217;aurait jamais manqu\u00e9 l&#8217;heure du bain.<\/p>\n<p>Dans son rapport pour la commission d&#8217;enqu\u00eate sur l&#8217;\u00e9cole du gouvernement britannique de 1864, le po\u00e8te et fonctionnaire Matthew Arnold a conseill\u00e9 \u00e0 l&#8217;Angleterre de suivre l&#8217;exemple de la France en ce qui concerne la charge de travail quotidienne recommand\u00e9e aux enseignants : &#8220;Un professeur de lyc\u00e9e fran\u00e7ais a trois, quatre ou cinq heures par jour pour les cours et les conf\u00e9rences, puis il est libre&#8221;. Arnold s&#8217;opposait sp\u00e9cifiquement \u00e0 la pratique anglaise qui consistait \u00e0 faire travailler les professeurs d&#8217;\u00e9cole plus d&#8217;heures que celles consacr\u00e9es \u00e0 la supervision des jeux. Arnold et Mill d\u00e9montrent \u00e0 quel point il \u00e9tait normal, dans le monde professionnel du milieu du 19e si\u00e8cle, de travailler environ 20 heures par semaine &#8211; et d&#8217;\u00eatre grassement pay\u00e9 pour cet effort.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, l&#8217;id\u00e9e m\u00eame d&#8217;avoir des heures de travail d\u00e9finies avec pr\u00e9cision n&#8217;est plus respectable. D&#8217;une certaine mani\u00e8re, nous sommes cens\u00e9s \u00eatre toujours au travail. L&#8217;\u00e9volution des technologies d&#8217;acc\u00e8s nous a permis d&#8217;\u00eatre de plus en plus occup\u00e9s depuis longtemps.&nbsp; Dans l&#8217;\u00c9cosse du d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, vous pouviez vous pr\u00e9senter au milieu de l&#8217;\u00e9t\u00e9 chez quelqu&#8217;un, dans l&#8217;espoir de lui demander de travailler pour vous, pour vous entendre dire qu&#8217;il \u00e9tait &#8220;parti \u00e0 Londres&#8221; et qu&#8217;il serait &#8220;de retour pour No\u00ebl&#8221;. Mais s&#8217;il y avait quelque chose d&#8217;urgent \u00e0 faire, vous pouviez toujours voyager dix jours et dix nuits dans un carrosse pour les retrouver. Ou bien envoyer une lettre : cela prenait 110 heures et co\u00fbtait deux shillings, soit deux jours de salaire moyen. Mais rapidement, les choses sont devenues plus rapides et moins ch\u00e8res. La technologie est devenue plus sophistiqu\u00e9e. En 1840, une lettre ne prenait que 33 heures et co\u00fbtait un penny (environ 5 livres sterling aujourd&#8217;hui). Toutefois, si votre carri\u00e8re \u00e9tait partie \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, elle restait hors de port\u00e9e pendant des semaines ou des mois, du moins jusqu&#8217;en 1858, date \u00e0 laquelle le premier c\u00e2ble t\u00e9l\u00e9graphique r\u00e9ussi a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 \u00e0 travers l&#8217;Atlantique &#8211; bien que si elle \u00e9tait partie en Australie, elle \u00e9tait en s\u00e9curit\u00e9 jusqu&#8217;en octobre 1872. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1930, le t\u00e9lex a permis au travail de vous suivre plus assid\u00fbment. Des documents et des dossiers volumineux pouvaient vous suivre tout autour du globe, de sorte que vous n&#8217;aviez plus d&#8217;excuse pour ne pas avoir les documents n\u00e9cessaires \u00e0 port\u00e9e de main. Mais le syst\u00e8me t\u00e9lex \u00e9tait co\u00fbteux et n\u00e9cessitait des op\u00e9rateurs sp\u00e9ciaux, d&#8217;o\u00f9 les restrictions d&#8217;utilisation. En 1993, le courrier \u00e9lectronique a r\u00e9solu ces probl\u00e8mes, r\u00e9duisant le co\u00fbt de la communication \u00e0 presque z\u00e9ro, m\u00eame si vous pouviez tr\u00e8s raisonnablement dire que vous n&#8217;aviez pas re\u00e7u le courrier \u00e9lectronique parce que vous \u00e9tiez dans un train, \u00e0 l&#8217;a\u00e9roport ou parce que vous \u00e9tiez sorti du bureau pour aller d\u00e9jeuner. Jusqu&#8217;en 2007, c&#8217;est-\u00e0-dire jusqu&#8217;\u00e0 ce que le smartphone devienne courant. Aujourd&#8217;hui, il y a peu de moments o\u00f9 l&#8217;on peut l\u00e9gitimement \u00eatre hors de port\u00e9e : sous la douche peut-\u00eatre &#8211; bien qu&#8217;il existe de tr\u00e8s bons \u00e9tuis \u00e9tanches. On peut aussi passer du temps dans le parc national de Big Bend, au Texas, o\u00f9 il n&#8217;y a encore pratiquement aucune couverture. L&#8217;histoire des communications peut \u00eatre racont\u00e9e comme une histoire de r\u00e9ussite, bien s\u00fbr. Mais c&#8217;est aussi l&#8217;histoire d&#8217;une conqu\u00eate progressive et tragique de la vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>Les pratiques modernes d&#8217;\u00e9ducation des enfants sont entr\u00e9es en conflit direct avec le capitalisme moderne. Au moment m\u00eame o\u00f9 nous avons d\u00e9couvert l&#8217;importance de la comp\u00e9tition, de l&#8217;anxi\u00e9t\u00e9 et de la communication constante, nous avons \u00e9galement d\u00e9couvert &#8211; gr\u00e2ce \u00e0 John Bowlby &#8211; l&#8217;importance des c\u00e2lins, des histoires \u00e0 l&#8217;heure du coucher et des jeux tr\u00e8s patients sur le tapis. Un parent rentrant tard d&#8217;un voyage d&#8217;affaires s&#8217;inqui\u00e9tera des nombreuses nuits o\u00f9 il a manqu\u00e9 l&#8217;heure du bain et du nombre d&#8217;histoires qu&#8217;il n&#8217;a pas pu lire. Une partie tendre de nous-m\u00eames s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9e et souffre maintenant. Mais ce ne sont pas des inqui\u00e9tudes qui auraient pu venir \u00e0 l&#8217;esprit d&#8217;un chevalier revenant des croisades. En 1095, alors que son fils Baldwin avait deux ans, le comte Robert de Flandre est parti pour la premi\u00e8re croisade en Terre sainte. Il est rentr\u00e9 chez lui en ao\u00fbt 1099, date \u00e0 laquelle il avait manqu\u00e9 1 460 histoires successives \u00e0 l&#8217;heure du coucher. Mais Robert ne se sentait ni coupable ni triste, car dans l&#8217;Europe du XIe si\u00e8cle, \u00eatre un tr\u00e8s bon p\u00e8re ne s&#8217;\u00e9valuait pas en termes de quantit\u00e9 de contacts.&nbsp;<\/p>\n<p>Nos meilleures id\u00e9es &#8211; qui prennent beaucoup de temps &#8211; sur la mani\u00e8re d&#8217;\u00e9lever un enfant sont apparues \u00e0 un moment tr\u00e8s d\u00e9licat. Nos meilleures id\u00e9es sur la mani\u00e8re de g\u00e9rer une \u00e9conomie et nos meilleures id\u00e9es sur la mani\u00e8re d&#8217;\u00e9lever des familles se sont retrouv\u00e9es en totale contradiction.<\/p>\n<p>En particulier, nous vivons \u00e0 une \u00e9poque &#8211; inhabituelle au regard de l&#8217;histoire &#8211; o\u00f9 presque tout le monde participe aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res. Aujourd&#8217;hui, nous avons tendance \u00e0 consid\u00e9rer l&#8217;id\u00e9e d&#8217;avoir un domestique comme un luxe immense. Mais pendant une grande partie de l&#8217;humanit\u00e9, un tr\u00e8s grand nombre de personnes ont employ\u00e9 d&#8217;autres personnes pour les aider dans leurs t\u00e2ches domestiques. En 1850 au Royaume-Uni, par exemple, les familles disposant d&#8217;un revenu de 300 livres sterling par an (le revenu de base de tout emploi de cadre) auraient g\u00e9n\u00e9ralement eu deux domestiques \u00e0 demeure. Un employ\u00e9 de bureau gagnant la moiti\u00e9 de ce montant (150 GBP par an) aurait g\u00e9n\u00e9ralement employ\u00e9 une femme de chambre \u00e0 temps plein. M\u00eame la simple location d&#8217;une chambre impliquait presque toujours la pr\u00e9sence d&#8217;un domestique. Mais depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les \u00e9conomies les plus productives, il est devenu prohibitif d&#8217;employer un concitoyen pour vivre dans votre maison et vous pr\u00e9parer des tasses de th\u00e9, \u00e9pousseter la chemin\u00e9e et nettoyer les robinets de la baignoire. Les progr\u00e8s technologiques des ann\u00e9es 1950 et 1960 &#8211; les aspirateurs, les lave-vaisselle et les s\u00e8che-linge &#8211; ont rendu le travail domestique un peu moins p\u00e9nible, mais ils n&#8217;y ont pas mis fin. Les robots domestiques tant promis, qui nous d\u00e9barrasseront vraiment des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, ne sont pas encore arriv\u00e9s. Mais, bien s\u00fbr, ils deviendront la norme &#8211; un jour ou l&#8217;autre. Ils pourraient \u00eatre bon march\u00e9 et courants d&#8217;ici 2045. Il y aura donc eu une p\u00e9riode, entre 1945 et 2045 environ, pendant laquelle les t\u00e2ches domestiques n&#8217;\u00e9taient ni l&#8217;apanage des domestiques, ni celui des robots. Un si\u00e8cle n&#8217;est rien dans le grand balayage de l&#8217;histoire. Il est simplement \u00e9trange et tr\u00e8s stimulant que nous vivions en ce moment.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e9t\u00e9 r\u00e9ticents \u00e0 admettre que le fait d&#8217;op\u00e9rer dans certains domaines d&#8217;une \u00e9conomie moderne sous haute pression n&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre pas vraiment compatible avec le fait d&#8217;avoir une famille. Nous ne nous sommes pas demand\u00e9 \u00e0 grande \u00e9chelle s&#8217;il ne serait pas judicieux de rester c\u00e9libataire. Pendant une grande partie de l&#8217;histoire, la question a \u00e9t\u00e9 prise tr\u00e8s au s\u00e9rieux, et la r\u00e9ponse a souvent \u00e9t\u00e9 un &#8220;oui&#8221; cat\u00e9gorique. Toute une s\u00e9rie de m\u00e9tiers \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme incompatibles avec la vie de famille. Sainte Hilda de Whitby \u00e9tait l&#8217;une des femmes les plus puissantes et les plus accomplies des d\u00e9buts de l&#8217;histoire de l&#8217;Angleterre. Administratrice de haut rang, elle dirigeait de grandes exploitations agricoles, \u00e9tait une p\u00e9dagogue de premier plan et conseillait des rois et des princes en mati\u00e8re de gestion. Et elle a fait tout cela tout en \u00e9tant r\u00e9put\u00e9e pour son bon caract\u00e8re. Mais elle est rest\u00e9e c\u00e9libataire et sans enfant. Ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;elle \u00e9tait religieuse qu&#8217;elle n&#8217;avait pas le droit de se marier et qu&#8217;elle devait donc tirer le meilleur parti de ses opportunit\u00e9s professionnelles sans soutien familial. C&#8217;est l&#8217;inverse qui s&#8217;est produit. Elle a pu mener une brillante carri\u00e8re et accomplir tant de choses pour la communaut\u00e9 parce qu&#8217;elle n&#8217;\u00e9tait pas soumise aux exigences des enfants, des relations et de la vie domestique. En tant que moniale, elle vivait dans un foyer collectif efficace &#8211; on lui fournissait les repas, le linge et le chauffage sans qu&#8217;elle ait \u00e0 tout organiser elle-m\u00eame. Cette approche de certains types de travail &#8211; intellectuel, administratif et culturel &#8211; a perdur\u00e9 pendant plusieurs si\u00e8cles. En 1900, au Royaume-Uni, le monde universitaire \u00e9tait encore presque enti\u00e8rement r\u00e9serv\u00e9 aux c\u00e9libataires. L&#8217;id\u00e9e \u00e9tait que certains types d&#8217;emplois exigent de tels efforts et un tel d\u00e9vouement continu et occupent une place si importante dans l&#8217;imagination qu&#8217;il ne faut pas essayer de les combiner avec les devoirs d&#8217;une famille. Il faut vivre dans une commune tr\u00e8s bien organis\u00e9e (comme un monast\u00e8re ou un coll\u00e8ge), \u00eatre c\u00e9libataire et fr\u00e9quenter principalement des personnes qui exercent le m\u00eame type de travail. Cela nous rappelle que nous nous demandons de faire beaucoup de choses compliqu\u00e9es en m\u00eame temps. Il n&#8217;est donc pas \u00e9tonnant que nous nous disputions, que nous \u00e9prouvions du ressentiment et que nous ayons parfois des acc\u00e8s de d\u00e9sespoir.&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui est peut-\u00eatre le plus choquant, c&#8217;est que la modernit\u00e9 nie le probl\u00e8me ; elle refuse d&#8217;admettre que le capitalisme et la vie de famille sont en conflit direct. Elle parle, dans ses moments les plus sentimentaux et les plus insultants, de la possibilit\u00e9 d&#8217;un &#8220;\u00e9quilibre entre vie professionnelle et vie priv\u00e9e&#8221;. Mais cela ne peut exister : tout ce qui m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre d\u00e9fendu d\u00e9s\u00e9quilibre la vie. Tenter d&#8217;avoir &#8211; en m\u00eame temps &#8211; une bonne vie familiale et une bonne vie professionnelle est une ambition in\u00e9luctablement ardue. Cela pourrait arriver, mais il est presque certain que cela n&#8217;arrivera pas. Nous avons fini par \u00eatre furieux contre nous-m\u00eames (et contre nos partenaires et nos enfants) parce que nous n&#8217;avions pas r\u00e9ussi \u00e0 atteindre une condition momentan\u00e9ment insaisissable. On pourrait &#8211; avec le m\u00eame degr\u00e9 de justice &#8211; se reprocher de ne pas avoir r\u00e9ussi \u00e0 combiner un emploi dans le service comptable d&#8217;une cha\u00eene de supermarch\u00e9s avec des r\u00e9citals de piano au Grosser Musikvereinssaal de Vienne. Pourtant, l&#8217;\u00e9chec n&#8217;est pas personnel. Ce n&#8217;est pas notre incomp\u00e9tence ou notre manque de motivation qui met en opposition la vie professionnelle et la vie priv\u00e9e ; il se trouve simplement que nous vivons \u00e0 un moment de l&#8217;histoire o\u00f9 deux grands th\u00e8mes oppos\u00e9s sont entr\u00e9s en collision. Nous avons des id\u00e9es exigeantes sur les besoins des familles et des id\u00e9es exigeantes sur le travail, l&#8217;efficacit\u00e9, le profit et la concurrence. Toutes deux sont fond\u00e9es sur des id\u00e9es cruciales. Nous m\u00e9ritons beaucoup de sympathie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":28,"featured_media":4226,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[29,90,95,99,75,98,83],"tags":[],"class_list":["post-4224","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-connaissance-soi","category-les-difficultes-au-travail","category-parentalite","category-psychotherapie","category-relations","category-traumatismes-et-enfance","category-travail"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v25.4 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Les difficult\u00e9s de l&#039;\u00e9quilibre entre vie professionnelle et vie priv\u00e9e - Paris<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"En 1907, dans la Grande-Bretagne \u00e9douardienne, un gar\u00e7on timide et h\u00e9sitant na\u00eet dans une famille tr\u00e8s disciplin\u00e9e et ambitieuse vivant \u00e0 Manchester Square, \u00e0 Londres.\" \/>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.theschooloflife.com\/paris\/blog\/difficultes-equilibre-vie-professionnelle-vie-privee\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Les difficult\u00e9s de l&#039;\u00e9quilibre entre vie professionnelle et vie priv\u00e9e - 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